Illustration de la Suite numérique de l’État et de ses outils collaboratifs

Le coût de la Suite numérique de l’État

La Suite numérique de l’État fait parler d’elle, souvent avec des critiques très tranchées. Trop chère pour certains, pas assez ambitieuse pour d’autres, utile mais encore incomplète pour beaucoup. Comme souvent sur le numérique public, le débat mélange technique, politique, usages et symboles. Le plus utile est donc de revenir aux faits, puis d’essayer de comprendre ce que ce projet dit vraiment de la stratégie numérique de l’État.

À ce stade, on peut déjà retenir une chose simple : il ne s’agit pas seulement d’une collection d’outils, mais d’une tentative de doter les agents publics d’un environnement de travail plus cohérent, fondé sur des logiciels libres et sur une maîtrise plus forte des données.

La Suite numérique de l’État, c’est quoi exactement ?

La Suite numérique de l’État est portée par la DINUM, la direction interministérielle du numérique. Son objectif est de proposer aux agents publics une série d’outils collaboratifs couvrant les usages les plus courants du travail quotidien.

D’après les éléments disponibles, cet ensemble comprend notamment :

  • Tchap, une messagerie instantanée reposant sur Matrix ;
  • Visio, pour la visioconférence ;
  • France Transfert, pour l’envoi de fichiers volumineux ;
  • Messagerie, pour les mails, contacts et rendez-vous ;
  • Fichiers, pour le stockage et le partage ;
  • Docs et Grist, pour l’édition collaborative et la gestion de données ;
  • un assistant IA présenté comme basé sur Mistral.

Le point important est que ces briques s’inscrivent dans une logique de logiciels libres. Cela ne signifie pas que tout est simple, parfait ou immédiatement interchangeable avec les suites des grands acteurs privés. En revanche, cela indique une orientation claire : réduire certaines dépendances technologiques et mieux contrôler les infrastructures et les données utilisées par l’administration.

Pourquoi ce projet suscite autant de débats ?

Le débat autour de la Suite numérique de l’État ne porte pas uniquement sur les fonctionnalités. Il touche à une question plus large : comment un État doit-il investir dans le numérique ? Faut-il acheter des solutions déjà dominantes sur le marché, quitte à renforcer la dépendance à quelques grands fournisseurs ? Ou faut-il financer des communs numériques, plus lents à construire mais potentiellement plus durables et plus cohérents avec l’intérêt général ?

Certaines critiques passent à côté de l’enjeu principal : construire des alternatives publiques et libres ne peut pas être jugé uniquement avec les réflexes habituels du marché privé, où l’on compare un coût immédiat à un service déjà industrialisé à très grande échelle.

Autrement dit, si l’on attend d’un projet public libre qu’il rivalise instantanément avec les plateformes les plus puissantes du marché, on risque de conclure trop vite à l’échec. La question pertinente est aussi celle de la capacité collective que l’on construit : maîtrise technique, réutilisation, interopérabilité, souveraineté sur les données et possibilité d’amélioration continue.

Le sujet du coût : ce que l’on peut dire prudemment

Le coût est évidemment au centre des discussions. D’après la contrainte fournie ici, la suite numérique a un coût d’un peu moins de 15 M€ pour une utilisation en moyenne par moins de 200 000 agents, soit environ 75 € par agent et par an. Présenté ainsi, le chiffre peut sembler élevé ou au contraire raisonnable selon le point de comparaison choisi.

Il faut donc éviter deux excès. Le premier serait de dire que ce montant prouve à lui seul un gaspillage. Le second serait d’affirmer qu’il valide automatiquement la stratégie. Un coût unitaire n’a de sens qu’en tenant compte de plusieurs éléments : le périmètre exact des services, le niveau de sécurité attendu, les coûts d’hébergement, de maintenance, d’intégration, d’accompagnement et la capacité du projet à produire des briques réutilisables ailleurs.

Le rapport de la Cour des comptes cité parmi les sources rappelle plus largement que le pilotage de la transformation numérique de l’État est un sujet complexe. Cela invite à une lecture prudente : un chiffre isolé éclaire une partie du problème, mais ne suffit pas à résumer la valeur d’une politique publique numérique.

Coût estimé de la Suite numérique de l’État par agent et par an
Coût estimé de la Suite numérique de l’État par agent et par an

Au-delà du prix, la vraie question est celle des communs

Le point le plus intéressant est sans doute là. L’alternative aux grandes plateformes ne viendrait pas d’un simple « champion européen » copiant les logiques des Big Tech à une autre échelle. Elle viendrait plutôt des communs numériques : logiciels libres, infrastructures interopérables, gouvernance partagée, ancrage dans l’intérêt général.

Cette idée change la manière d’évaluer la Suite numérique de l’État. Si l’on raisonne uniquement en produit fini, on regardera surtout les manques, les retards ou l’adoption encore limitée. Si l’on raisonne en communs, on regarde aussi autre chose :

  • la réutilisabilité du code ;
  • la réduction des dépendances ;
  • la transparence technique ;
  • la possibilité de mutualiser entre administrations ;
  • la contribution à un écosystème libre plus large.

Ce n’est pas une garantie de succès. C’est simplement une autre grille de lecture, probablement plus adaptée à un projet public de cette nature.

Pourquoi l’adoption reste un enjeu central

Même avec une bonne intention politique, un outil ne vaut que s’il est utilisé. Or les sources évoquent une utilisation moyenne par moins de 200 000 agents, ce qui montre qu’on reste loin d’une généralisation à l’ensemble de la fonction publique. Cela pose une question très concrète : comment faire adopter une suite publique quand les habitudes, les outils existants et les contraintes de terrain sont déjà très installés ?

Dans ce type de projet, la difficulté n’est pas seulement de développer des services. Il faut aussi convaincre, former, intégrer aux pratiques réelles, garantir la fiabilité et éviter que l’outil public soit perçu comme une solution imposée mais moins pratique. C’est souvent là que se joue la réussite.

En clair, la Suite numérique de l’État ne peut pas être évaluée uniquement sur son intention politique. Elle doit aussi démontrer sa qualité d’usage. Sur ce point, la critique reste légitime : un commun numérique utile doit être non seulement libre, mais aussi pratique.

Ce qu’il faut retenir

La Suite numérique de l’État est à la fois un projet d’outillage administratif et un révélateur d’un débat plus profond sur le numérique public. Oui, son coût interroge. Oui, son niveau d’adoption reste un sujet. Mais non, on ne peut pas résumer le dossier à une simple dépense par agent ou à une opposition caricaturale entre efficacité et logiciel libre.

Le vrai sujet est peut-être plus ambitieux : savoir si l’État veut seulement consommer des solutions numériques, ou aussi contribuer à construire des communs sur lesquels il garde une prise. C’est plus long, plus difficile, parfois plus ingrat. Mais c’est probablement là que se joue une part importante de la crédibilité d’une politique numérique publique.

Et comme souvent en informatique, tout l’enjeu n’est pas seulement d’avoir un outil. C’est de savoir dans quelle dépendance on entre en l’utilisant.

Sources :

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